par la Sainte Trinité

On peut admirer cet immense tableau du 15ème siècle au musée de Villeneuve-lés-Avignon. L’œil est attiré vers le haut par une représentation classique de l’Esprit Saint sous forme d’une colombe posée sur la Vierge Marie dont le manteau bleu semble se confondre avec le ciel.
Mais le plus étrange, ce sont ces deux personnages qui se font face, absolument identiques par leur vêtement pourpre, leur attitude, leur visage énigmatique. Il s’agit évidemment du Père et du Fils, 1ère et 2ème personnes de la Trinité.
Certes, « Dieu, personne ne l’a jamais vu », mais ici, sous le pinceau du peintre, on aborde une égale vérité, que l’on trouve en St Jean dans la bouche de Jésus : « qui m’a vu, a vu le Père ». (Jean 14.9)
L’art n’est pas la théologie… mais il peut nous donner parfois l’intuition du divin au-delà des paroles.
Annick Rousseau

Sommaire:
- Présentation historique
- Prix-fait
- Structure générale
- Le groupe central: Père et Fils
- Marie
- Couleurs
- Les mains
- Représentation de la Terre et du destin des âmes
- Sous la Terre
- Les habitants du Ciel
- Schéma de composition du retable
- Les élus
- Bibliographie
Présentation historique
Avant d’aborder la présentation esthétique de ce retable, il est difficile de ne pas dire quelques mots de son histoire.
Le peintre, génial, s’appelle Enguerrand Carton. Il appartient à l’Ecole d’Avignon qui s’est développée au XVe siècle. On lui attribue – entre d’autres toiles moins connues – la célèbre Pietà d’Avignon rachetée par Le Louvre en 1905.
Enguerrand signe le prix-fait pour cette toile le 23 avril 1453 (accords de contenu, accords financiers) avec Sir Jean de Montagnac, chapelain des Chartreux. Très en marge par rapport à la valeur pédagogique d’enseignement de la foi aux croyants et incroyants, son œuvre fut destinée à la chapelle privée des Chartreux de Villeneuve-lès-Avignon. (c’est-à-dire lieu de prière ou contemplation des vérités révélées déjà connues). Il est resté quatre siècles dans une chapelle privée, échappant ainsi à la Révolution Française. Le retable est redécouvert par Prosper Mérimée en 1837.
Prix-fait du Couronnement de la Vierge

Structure générale
Taille réelle du panneau :
L : 2,20m
l : 1,83m
Elle est très visiblement commandée par le thème traité : « Le couronnement de la Vierge Marie par la sainte Trinité ». Pour l’essentiel en Paradis – lequel occupe 4/5 de l’espace pictural – le 5em restant comprenant notre ciel, la terre (symbolique) et le destin des âmes.
Le tableau est constitué de lignes courbes, symétriques : l’axe de construction est la croix du Christ sur le mont des Oliviers, reliant la terre au ciel, signe de la simultanéité de sa présence auprès de l’humanité ; illustration évidente de la devise de Saint Bruno : Stat Crux Dum Volvitur Orbis. On reverra la figure du Christ dans l’église Sainte Croix où il apparut à Saint Grégoire lors de l’élévation de l’Hostie.
La Croix se prolonge jusqu’aux mains croisées de Marie et jusqu’au bec de la colombe figurant le Saint Esprit. La symétrie parfaite et le rythme des couleurs favorisent la contemplation. En effet, l’œil ne s’égare pas dans les détails nouveaux, étranges, toujours à découvrir mais se repose dans une simple vision.
Le groupe central: Père et Fils
Le groupe central du Père et du Fils, se détache sur fond d’or, rappelant la tradition des icônes ou l’art des primitifs italiens antérieur à la perspective de la Renaissance. A remarquer aussi le vermillon des séraphins.
Le Prix-Fait dit au peintre : « nulle différence entre le Père et le Fils » (visible en tout cas). Le Père donnant tout au Fils : l’Etre, la Vie, la Connaissance, la Divinité. Sur le plan pictural, cela nous donne une interprétation de l’identité totale du Père et du Fils. On voit le même pari dans l’icône de Roublev ou dans certains manuscrits d’Avignon.

- La place : le Fils est à la droite du Père comme dans le Credo. (anecdote du musée de Villeneuve).
A droite : le Père, à gauche : le Fils. Quant à l’Esprit-Saint, au-delà des querelles théologiques, il procède de la même façon du Père et du Fils, c’est le souffle d’amour et la parole de leur amour commun.
- Les visages sont d’une grande noblesse, gravité sans tension, douceur, beauté pure…
- La jeunesse de Dieu : le Fils communique la jeunesse au Père, mais c’est aussi la réciproque car le Fils est engendré de toute éternité. On sort de la représentation symbolique classique et bien connue de Dieu le Père en vieillard avec les attributs de la sagesse : cheveux blancs, barbe indiquant la force et le pouvoir divins.
Marie
Le visage de la Vierge Marie est une réussite parfaite – entre la rigidité de certaines sculptures romanes et les jeunes filles pulpeuses, à peu près désacralisées de la Renaissance italienne. Comme chez d’autres peintres flamands, elle possède des yeux étirés, un peu asiatiques, qui lui confèrent un regard tourné vers l’intérieur.
Elle joue ici des rôles multiples :
- La Vierge de l’Annonciation à qui l’ange Gabriel annonce qu’elle va être la mère du Sauveur.
- L’épouse de l’Esprit Saint qui la couvre de son ombre : ici, de lumière.
- La Fille choisie du Père.
- La mère du Christ et des Hommes.
Ce couronnement – dernier mystère du Rosaire – est d’une profondeur extrême et récapitule tous les mystères du Verbe incarné.
Couleurs
Dans le groupe central, ruissellement de pierres précieuses, brocart de pourpre et d’or. La pourpre, chape divine, est étalée en grands aplats, à la manière du volume de la sculpture des tympans.
Semblant encadrer ou relever ces pourpres, de grandes plages blanches, symbole du divin (drapés des manches du Père et du Fils, doublure du manteau de Marie, nuées divines, support nuageux où trônent les élus.)
Les mains

Très caractéristique de ce retable destiné à la prière – et non au commentaire esthétique – un jeu de correspondances permet d’admirer la peinture des mains en rapport avec la représentation de l’Esprit-Saint, maître intérieur, maître de prière.
Les ailes déployées, fines élégantes de la colombe reconduisent dans le graphisme aux mains croisées, longues, fines de Marie. Par un rythme analogue chacun des élus possède ce type de mains en fonction de ce que suggère la prière :
- expression individuelle
- éblouissement
- adoration
- louange
- tension vers Dieu ; nulle passivité, nul bras allongé le long du corps


Représentation de la Terre
et du destin des âmes

Sans quitter des yeux la scène du couronnement, l’on peut redescendre un instant sur et sous la terre pour ensuite regarder plus en détail le monde céleste et les élus.
- Le Ciel, proximité directe du Paradis qui est là. On ne le voit pas.
- Une nuée qui n’a pas seulement une valeur esthétique mais aussi une valeur réaliste dans la région avignonnaise vers 17 heures. Brume dorée.
- Le fond du paysage du Mont Ventoux et des falaises crayeuses de la Sainte Victoire, répondant à l’habit blanc du chartreux.
- A nouveau, deux blocs qui se répondent autour du Tibre.
A gauche : Rome fictive, imagination et talent de l’artiste. Ville Sainte de la chrétienté.

A droite : Jérusalem (inspirée des remparts d’Avignon coiffés de bulbes orientaux). Dépouillement du trait où l’on a voulu voir le génie d’un Cézanne.
En bas, à gauche : apparition de Dieu à Moïse dans le buisson ardent « Moïse, Moïse, Je Suis celui qui Suis ».
- Dans la chapelle rose, apparition du Christ à Saint Grégoire lors d’une messe célébrée pour les âmes du purgatoire : le Christ ressuscite de son tombeau à l’élévation pour convaincre de sa présence une femme de l’assemblée qui confectionnait le pain. (Légende Dorée de Jacques de Voragine)
Le Diable rappelle la Tentation de Jésus isolé de sa clique diabolique pour voir un événement qu’il ne voit pas.
Motifs (enluminures)
- Temple de Jérusalem
- Une femme qui descend vers le puits
- Devanture d’un magasin de chausses.
(A droite) Dans la vallée de Josaphat, résurrection des morts.
- Monument rose : tombeau de la Vierge « ASSUMPTA EST MARIA ». Monument de la bienheureuse Marie (dernier mystère du Rosaire)
Sous la terre


Le peintre a placé sous la terre le purgatoire et l’Enfer. Tout à gauche, les limbes où étaient censées reposer les âmes des enfants morts sans baptême.
Le purgatoire où la souffrance est désignée par des flammèches blanches qui sont sources de douleur, est manifestement un lieu transitoire. Les âmes sortiront de l’emprise des diables ailés, qui apparemment ne sont pas le mal absolu. Le premier à sortir est un pape avec sa tiare.
Le relais entre le purgatoire et le Ciel : formes surréalistes qui prennent leur essor vers le ciel, guidées par des anges. Etrangeté et Art.
L’Enfer : par ses teintes et ses thèmes, il est réellement plus angoissant ; c’est le lieu du supplice définitif.
LE FEU : étincelles rougeoyantes
LE ROUGE : celui du sang et des corps torturés
Chacun est puni par le péché capital auquel il s’est livré. Gloutons, ivrognes, orgueilleux.
L’effet de contraste entre la joie du Ciel et la peine des damnés est immense mais ce n’est pas un retable où la peur domine, contrairement aux compositions de Van der Weyden « Le Jugement Dernier » ou de Jérôme Bosch « L’enfer des musiciens » : supplices inimaginables, formes torturées…
Les habitants du Ciel
La composition du groupe central évoque la forme d’une grande coupelle ; nous y trouvons les « permanents » du Paradis. Les esprits créés, médiateurs entre Dieu et les Hommes, chantent et reflètent la gloire de Dieu.

Une foule de séraphins à six ailes d’un vermillon audacieux contraste avec la couleur pourpre des manteaux divins. Ils démultiplient le feu de l’amour incandescent de Dieu, sans brûler, sans se consumer. Avec leurs auréoles dorées, ils ne sont pas source du divin mais reflets du divin.
Les chérubins ? Ces têtes joufflues ne correspondent pas aux descriptions de l’Ancien-Testament. Des nuages cotonneux les entourent. Ce sont les esprits du Cosmos qui cherchent à percer les mystères du Monde.
- A droite : l’archange Gabriel, l’ange de l’Annonciation avec son phylactère « Ave gracia plena dominus tecum ».
- A gauche : l’archange Saint Michel, l’ange de l’Apocalypse. (à remarquer, l’effet d’ailes, jeu sur les couleurs, dégradé de bleu).
- Les anges musiciens : contrairement aux instruments habituellement représentés dans l’Apocalypse (trompettes), ils jouent ici de la lyre, de la cithare et de l’orgue.

Schéma de composition du retable

Les élus

Contrastent avec l’agitation qui règne sur terre. Leurs mains indiquent la contemplation et la prière. Leurs visages sont aussi métamorphosés, on n’est pas du tout dans l’art du portrait, de la différence, bien que chacun ait un visage propre. Ils sont placés selon l’ordre de leur invocation dans la litanie des saints. Abraham, avec son turban, est le seul è nous regarder : nous sommes la descendance promise à Jacob et Isaac. A ses côtés, Saint Jean-Baptiste représente les prophètes.
Dessous, les diacres Laurent (le martyr romain le plus populaire du Moyen-Age) et Etienne (mains croisées, à l’origine de la conversion de Paul). Viennent ensuite les fondateurs d’ordre : Antoine, père de l’érémitisme, professeur de la sagesse – qui se mesure à la longueur de sa barbe – Saint Dominique, Saint François (qui porte les stigmates), Saint Bruno et au fond Saint Benoît.
A droite du retable, on peut reconnaître Saint Pierre sans ses clefs accompagné de Saint Paul, tous deux piliers de l’Eglise naissante. Puis Saint Jean, représenté jeune selon la tradition, suivi des autres apôtres.
Le groupe des saintes femmes est ici associé aux Saintes Maries qui accostèrent en Camargue et dont les reliques furent déclarées authentiques par le cardinal de Foix en 1448. On identifie Sainte Marie-Madeleine (robe rouge, longs cheveux). Au centre Marthe, Marie Jacobé, Marie Salomé ?
Les différents états du Monde : dans la partie inférieure du Paradis, des marchands, des bourgeois et des villageois sont visibles ainsi que trois femmes anonymes, qui n’ont pas tenu de rôles dans l’histoire de l’Eglise mais qui sont élevées par leur sainteté toute simple faite de travaux quotidiens.

Bibliographie
- PICHON (Jean et Yann) « Le mystère du couronnement de la Vierge » Robert Laffont/ le Centurion, Paris, 1982.
- BRO (Bernard) « La beauté sauvera le monde » Ed° du Cerf, 1990
- VORAGINE (Jacques de) « La légende dorée)
- Plaquettes du centre Saint Pierre de Caen « Le couronnement de la Vierge »
- Encyclopedia Universalis article « Enguerrand Quarton »



Laisser un commentaire