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Coup d’œil sur…le Cantique des Cantiques en chanson
La vidéo que nous écoutons ci-dessus nous livre une interprétation douce, suave, de ce que nous pourrions appeler un « joli chant ». Il se veut explicitement inspiré du célèbre Cantique des Cantiques. Ce Cantique qui nous vient de loin (peut-être du Vème avant J.C) est peut-être le plus beau de tous les « chants » que l’amour entre l’homme et la femme ait jamais suscités. Telle est la Tradition. Mais si l’on sait le trouver dans la Bible, parmi les livres sapientiaux (l’Écclésiaste et le Livre de la Sagesse) l’on n’en comprend pas d’emblée la portée spirituelle. En effet, la passion amoureuse n’est pas un thème courant dans le Premier Testament, ni dans les Evangiles. Un texte isolé, alors ? Incongru ?
Les strophes de cette poésie assez longue ne s’adressent pas à Yahvé dont le nom n’apparaît jamais. Ce n’est pas non plus une prière qui lui serait adressée à la manière d’un psaume. Il n’est visiblement question que de la naissance d’un désir amoureux très puissant, tourmenté, parfois à contretemps que la Bien-aimée et le Bien-aimé s’efforcent de partager. Le cosmos tout entier est toile de fond printanier de cet amour dont la réalisation est maintes fois ajournée. Ces deux êtres incomplets l’un sans l’autre s’appellent en une incantation insistante, le leitmotiv d’un «Viens, viens…» soulignant bien la distance qui les sépare.
Le « joli chant » d’amour partagé entre Natasha Saint-Pier et le soliste du groupe Glorious est tissé d’émotions langoureuses. Il peut nous faire vibrer comme la voix du Bien-aimé interpelant sa compagne dans le silence de la Nature. On voit sur la vidéo très bien montée, qu’il se détache à plusieurs reprises sur des feuillets reconnaissables d’une grande Bible. Mais est-il vraiment l’écho sonore du Cantique des Cantiques tant choisi, aimé et commenté par les rabbins d’Israël, puis par les Pères de l’Église chrétienne – Saint Bernard en premier… et jusqu’à l’exégèse qu’en fit longuement Jean-Paul II dans la théologie du corps ?
Quelques remarques nécessaires font pencher vers une réponse négative.
1 – Le « joli chant » évoque tout à fait un amour idéal, une passion si violente qu’elle devient maladie de cœur et du corps. Natasha est au bord de l’évanouissement ; de même son vis à vis. L’amour de la Phèdre de Racine pour Hippolyte correspond bien à ces manifestations ! La Bien-aimée du Cantique est malgré tout plus sauvage, plus rétive dans ses réactions. Il lui arrive de refuser un rendez-vous avec l’Amant qu’elle ne cesse d’appeler, de chercher. Elle sommeille souvent ; et lui est contraint de la stimuler. «Lève-toi… Viens… nous irons.» Aucun amour humain n’est pure réciprocité. Les Anciens le savaient.

La Bien-aimée par le peintre britannique Dante Gabriel Rossetti 1865 – 1866 Tate Britain, Londres Le Bien-aimé, tel un berger, attend sa brebis, veille sur elle dont la conduite n’a pas toujours été droite. Elle-même dira : « Je suis noire, mais belle », filles de Jérusalem… » « Nigra sum sed formosa » comme si en dehors des chansons, la promesse d’amour n’était pas si simple que cela à réaliser.
2 – Et puis, quelques phrases du « joli chant » semblent importer, au fil de l’interprétation une prophétie déroutante : « l’amour d’un dieu venu sur notre terre » ? « la grâce qui guérit mais qui relève » ? Une simple réflexion sur cette incise, bien sûr, nous renvoie à l’une des multiples approches du Cantique des Cantiques, lorsqu’il s’est agi de comparer métaphoriquement le lien du Bien-aimé et de la Bien-aimée à l’Amour du Christ pour l’Église ; Lui, la tête, Elle, le corps où la Vie se diffuse.
L’on ne peut envisager le labyrinthe des commentaires qui font du Cantique des Cantiques un texte surdéterminé. Il y faudrait quelques centaines de pages. Ce qui reste vrai de ce « joli chant » à l’écriture charnelle, c’est qu’il véhicule un appel pour aller plus loin ; pour scruter l’étonnante richesse d’un texte biblique qui reste mineur à première vue.
C’est peut-être ainsi qu’il faut aujourd’hui, par de simples mélodies, faciles à retenir, aborder ce qui autrement demeurerait inconnu, enfoui dans un passé inaccessible.
Pour aller plus loin, voir aussi:
Le Cantique des Cantiques, approche du texte biblique.
Du Cantique des Cantiques au Cantique de Saint Jean de la Croix
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Coup d’œil sur…les jeux d’antan pour la Noël

Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l’Ancien en 1560. Propos plus sérieux qu’on ne croit.
Il est sûr et certain, pour un chrétien du moins, que le sens de la fête de Noël réside dans la venue du Verbe de Dieu en notre monde. Chose inouïe qui incline à la piété et au sérieux, témoin la crèche traditionnelle, lieu d’une réjouissance profonde pour ceux qui comprennent. L’Enfant Jésus y sourit sur l’insupportable paille, les bras ouverts pour porter selon le plan du Père le salut aux hommes ; à tout homme. Mais il est sûr, tout autant, que la fête religieuse de Noël, sur un registre plus prosaïque et largement désacralisé, évoque aujourd’hui tout un monde de jouets, un univers scintillant d’objets sophistiqués, du plus inutile au plus éducatif.
L’adulte concocte festivités culinaires et douceurs ; l’enfant captivé par la nouveauté de ces acquisitions vit dans une sorte de rêve qui se prolongera à la mesure de son respect des cadeaux offerts ; et ceci, même après la disparition fatale du Père Noël oublié !
Question, bonne question : que faisaient donc les enfants jadis, avant — la liste est prise au hasard — l’existence des Lego, des Playmobils, des robots, des portables, des écrans ? Restaient-t-ils au coin du feu à écouter le craquement des bûches, ou les histoires répétitives d’une grand-mère souriante, berçant le plus petit dans ses bras câlins à longueur de journée ? Certains tableaux anciens nous le laissent penser.
Erreur d’appréciation que cela ! Cette grande toile de Brueghel l’Ancien : « Les jeux d’enfants » nous convainc aisément du contraire. Nous le voyons d’emblée dans la grande et rare exposition Brueghel de Vienne organisée pour les 450 ans de la mort du maître. Ce tableau donne à voir, à travers la luminosité de ses couleurs, l’accumulation étonnante de ces petits personnages en mouvement ainsi que la grande diversité de leurs jeux. Nous sommes en 1590, en pleine Renaissance, et l’on peut identifier, avec un peu de patience environ 90 jeux parmi quelques 200 enfants. C’est une liste que seul le Pantagruel de Rabelais, qui en propose plus du double, pourrait concurrencer. Mais ce qu’on lit en riant chez Rabelais, ici l’œil le voit et s’en enchante.
Bref, pour le dire en une phrase aux adultes que le jeu des enfants n’intéresse guère : à toute période, en chaque moment de l’histoire, l’enfance est le lieu de la gratuité et de l’imaginaire fourmillant de nouveautés. Le grand Brueghel, souvent copié maladroitement par ses fils (Brueghel le Jeune, etc.), longtemps décrié aussi ; celui de La tour de Babel, de La chute d’Icare, des Chasseurs dans la neige, et d’innombrables repas de noces, nous offre ici un thème qui semble mineur et qui est pourtant réellement original. A l’époque, on peignait de préférence les futurs princes ou les grands bourgeois, plutôt que le monde tout simple des petits paysans.
Aperçu global du tableau.

Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l’Ancien en 1560. Vous pouvez aussi reconnaître les jeux en cliquant ici.
On remarque d’emblée l’alternance des ocres pâles ou orangés (la grande maison, la terre battue) avec le turquoise que l’on retrouve ici et là sur les vêtements des enfants. C’est une vraie mosaïque pour l’œil qui s’habitue aussi à la coexistence si esthétique des rouges vifs, des marrons clairs, du blanc discret des coiffes ou des tabliers d’époque.
Il est souvent impossible de voir les visages, d’ailleurs stylisés, comme sans importance… Les petits garçons, tels des champignons, portent des bérets usuels ( tel celui de Gavroche bien plus tard ) ; les filles, des coiffes amidonnées de leur maman.
Les mouvements des personnages apparaissent décontractés, apparemment sans barrière ni restriction. L’adulte reste absent, comme par dessein ; point de sifflet, de directives précises ni de surveillance. On se bat, on se venge, on joue au bâton, on se tire les cheveux. Nous ne sommes pas dans une cour de récréation mais dans un espace libre, quoique bien peuplé, qui se poursuit en perspective dans la partie droite de la peinture, avec une grand rue déserte où les enfants, imperturbables, continuent à progresser jusqu’à l’église d’un village à peine esquissé.
Détails du tableau pour sourire
Quatre-vingt-dix jeux, deux cents personnages, on ne peut envisager de regarder en un seul coup d’œil la richesse de ces charmantes scènes. À défaut, il est possible de les regrouper, du moins certains, en les classant sous des nombres et des titres repérables.
Jeux d’imitation



- Le cortège de la mariée reconnaissable à sa chevelure éparse bientôt recouverte d’une coiffe.
- Mais aussi le cortège du baptême avec des petites filles portant la huque
- Jeu de couteau
Gymnastique spontanée



- Les jeux d’équilibre dans l’enceinte de bois rouge.
- Les facéties sur un grand banc
- La nage avec baudruche dans la rivière turquoise
La gratuité pour règle



- Le lanceur de béret
- Jouer à saute-mouton
- La chaise à porteur
Pas de jeu sans violence



- Tape-cul en guise de représailles
- Choisir une victime et lui tirer les cheveux
- Bagarre au sol sous les yeux d’une vieille dame indignée, la seule adulte du tableau
De rares instruments comme jouets



- L’utilisation de produits courants, osselets
- Jeux d’habileté avec cerceaux
- Balançoire sur tonneau
Une fois opposés jeux d’antan et jeux d’aujourd’hui, reste que la toile de Brueghel suscite en certains de nous une résonance inattendue… Peut-être nous suffirait-il de vider les vitrines de Noël de leurs produits sophistiqués, trop souvent addictifs, pour redonner aux enfants des canapés et des écrans deux atouts majeurs dont ils ignorent tout : d’abord un certain dynamisme corporel, la joie de vivre par et dans leurs corps, un sport tout simple sans forcing ni compétition ; puis la chance devenue rarissime de connaître une véritable vie relationnelle, une vie de groupe spontanée qui exorcise la solitude déstructurante.
Bruegel représente deux, trois, quatre enfants ; duos, cortèges, corps à corps, farandoles. Il est bon de vivre ensemble, avec ses camarades, garçons et filles qui deviennent bien assez tôt épouses à la guimpe rigide, paysans en bottes de travail, commères ou compères du quotidien !
Nous ajouterons au plaisir du regard celui de l’oreille. Une populaire musique de la Renaissance (1′), comme un hommage rendu à nos petits ancêtres, à leur dynamisme contagieux, et à ce charme ingénu capable d’éveiller de vraies questions à partir de ce qui semble pure gratuité, secondaire en tous cas : jeux tout simples contre jouets multiples et compliqués.
C’est sans doute le vent de Noël qui nous a inspirés !
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Coup d’œil sur…la poésie de Marie Noël
D’après la correspondance publiée en 2017 :
« J’ai bien souvent de la peine avec Dieu » ed. Cerf. 2017
Marie Noël, de son vrai nom Marie Rouget (1883-1967) est sans doute la plus méconnue des écrivains chrétiens de ce temps (Claudel, Bernanos, Péguy). Pourtant comblée d’une dizaine de prix littéraires, dont celui de l’Académie Française, elle ne dort pas dans nos mémoires d’écolier. Elle vit dans l’ombre… mais risque bien d’en sortir aujourd’hui, depuis que la conférence des évêques de France a sollicité en février 2017 l’ouverture, pour la servante de Dieu, d’une cause en béatification.
Les poèmes de l’enfance et la légèreté du monde de Dieu
Marie Noël est surtout connue pour ses chansons et ses poèmes de l’enfance. Les titres de ses œuvres ne laissent aucun doute sur son appartenance aux “poétesses religieuses” quoiqu’elle en détestât l’appellation. On le comprend d’ailleurs, car sur des thèmes en général bien connus (Les Mystères du Rosaire, le Cantique de Pâques, Chants et psaumes d’automne…) son écriture enrubanne la foi, mais ne cherche pas à convaincre. Par contre elle allège la gravité du monde, sa lourdeur, métamorphose la simple évocation de “l’Annonciation”, par exemple, en un souffle léger, venu tout droit du ciel et du monde angélique.
La correspondance avec l’abbé Mugnier
Ce prêtre, amateur bien repérable d’âmes et d’œuvres littéraires, « confesseur du tout Paris » estompe, raye parfois l’image première de Marie Noël, pieuse, légère ; son univers à la François d’Assise. De questions en réponses, de lettres en lettres, l’on perçoit alors le dessous des cartes, l’intériorité aussi profonde que tourmentée de notre poète. Elle navigue d’une dépression à une autre, souvent submergée par de douloureux scrupules en tous genres. Doit-elle, et peut-elle, du temps de l’Index lire Maeterlinck, Flaubert, Valéry, sans y laisser son âme et y perdre sa foi ? L’abbé Mugnier la rassure sans cesse, lui ouvre un peu partout des chemins de liberté qu’elle emprunte comme par obéissance. Il la rassure d’ailleurs sans cesse, avec justesse et bonté réaliste lorsqu’elle décrit sincèrement, dans une prose impeccable, les affres de sa “maladie nerveuse”, entre crises d’atonies et angoisses prolongées ; de là, ses faiblesses de l’âme. Non pas sa négation de Dieu – l’athéisme du XIX° siècle lui demeure étranger – mais la peine qu’elle a à le disculper surtout de la souffrance et du Mal qui frappe le monde. La mort, la rupture des amitiés… Tout ce qui nous touche, bien sûr et lui arrache, plus qu’un cri de révolte, un “hurlement” insupportable ; hurler, comme une bête dans la nuit. C’est l’abîme en son fond. Elle l’exprime souvent : L’abîme , « toujours le même, le noir de Dieu ». L’écriture poétique en reflète alors l’obscurité déchirante (Hurlement, Office pour l’enfant mort, Croix au bord de l’Abîme, Mon Dieu, je ne vous aime pas)…
Pour le reste, la “petite dame d’Auxerre” nous laisse à lire ou relire des poèmes apaisés. Et il y en a beaucoup comme l’Île étroite et infinie, un territoire à rêver dans l’enchantement d’une solitude sans bouleversement du corps ou de l’âme.
Annick Rousseau
L’Île
MARIE NOËL
Recueil : “Chants d’arrière-saison”Solitude au vent, ô sans pays, mon Île,
Que les barques de loin entourent d’élans
Et d’appels, sous l’essor gris des goélands,
Mon Île, mon lieu sans port, ni quai, ni ville,Mon Île où s’élance en secret la montagne
La plus haute que Dieu heurte du talon
Et repousse… Ô Seule entre les aquilons
Qui n’a que la mer farouche pour compagne.Temps où se plaint l’air en éternels préludes,
Mon Île où l’Amour me héla sur le bord
D’un chemin de cieux qui descendait à mort,
Espace où les vols se brisent, Solitude.Solitude, Aire en émoi de Cœur immense
Qui sans cesse jette au large ses oiseaux,
Sans cesse au-dessus d’infranchissables eaux,
Sans cesse les perd, sans cesse recommence.Désolation royale, terre folle
Que berce l’abîme entre ses bras massifs,
Mon Île, tu tiens un Silence captif
Qu’interroge en vain la houle des paroles.
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Mon île… de la Réunion

Elle a surgi en laves volcaniques, il y a quelques millions d’années, en plein cœur de l’Océan Indien. Une île, si petite, qu’elle ne sait guère se présenter. Dans les Antilles ? près de Cuba ? Vraiment un morceau lointain de l’hexagone, à 10 000 km de chez nous – la France?
On prend un compas à l’ancienne, on regarde Google Earth… Et tout se donne à voir, du côté de Maurice – le paradis – et de Madagascar, tout en longueur de plages, de pierres d’ocre, de rizières en étages, et de misères sans solution.
Nous l’avons quittée il y a trente-six ans, plusieurs lustres, dans le chambardement des grands départs, la folie des cartons, l’adieu à nos amis. Trop d’émotions pour savoir à quel point au fil des ans, elle nous manquerait. Présente en nous, durablement…alors que là-bas, du côté des ravines, des lagons, et jusqu’aux nuages couronnant les sommets, il nous arrivait de ressentir comme un sentiment doux-amer d’exil !
« Depuis ça, le temps l’a passé ». Ce n’est pas facile de renouer avec un passé qui semble bien enfoui au fond de la mémoire. C’est ce que nous avons fait…et en dehors de notations, par ailleurs éphémères, je puis dire que ce n’est pas le changement des lieux, des paysages, des visages (…et les nôtres ?) qui m’a frappée- cela était prévisible – mais cette perception particulière du présent, accompagné comme en sourdine, par des images venues de loin dans le temps. Sans compter cette étrange incursion de souvenirs, venant s’immiscer dans les pointillés… d’une visite, d’une balade que nous ne pouvions plus faire en ces jours de Mai 2017. Comme une alternance bien nette de maintenant et d’autrefois, un substitut non choisi de l’ancien au secours d’un présent tout nouveau, sans doute, mais parfois doublé par des images parfois floues…que seule l’écriture de ce blog faisait remonter, le soir sur un petit carnet sans grande prétention.
Or donc « mon île » n’est que la mienne, quelque part et doublement en moi.
S’il en est dit plus long, cela demeure…comme, par exemple « L’île intense » des pubs pour touristes…Un espoir : la production iconographique ne vaut pas le détour, si elle n’est enveloppée de mots qui l’assagissent en la commentant.C’est un peu pour cela qu’un bloc-note existe…un peu seulement ! …

Annick R.
Mariée, 6 enfants. Agrégée de philosophie. Professeur de psycho-pédagogie dans le cadre de la formation des maîtres, et d’histoire de la philosophie au séminaire de la Castille à Toulon et à l’abbaye de Ganagobie. Entre famille et amis, cultive son jardin que l’on peut parcourir librement en visitant ce blog.