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    Le chrétien face au double piège de l’Intelligence artificielle

    L’année 2025 a vu se multiplier les chatbots, et les firmes de la Silicon Valley rivaliser d’ingéniosité dans la conquête de nouveaux utilisateurs, qui se comptent désormais par centaines de millions.


    Les grands modèles de langage (LLM) semblent faire perdre à l’homme le monopole de la parole, en se substituant à lui dans la plupart des domaines où elle s’exerçait jusqu’alors. Impossible pour les chrétiens d’ignorer un tel défi : cette conférence en propose une analyse, et des pistes de réflexion.

    Retrouvez cette réflexion de B. Rousseau dans la rubrique Contributions.

    A. R.

    B. Rousseau
    B. Rousseau


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    Le couronnement de la Vierge Marie

    par la Sainte Trinité

    Le Couronnement de la Vierge 1454 Musée Pierre du Luxembourg, Villeneuve-les-Avignon ». (Enguerrand Quarton)

    On peut admirer cet immense tableau du 15ème siècle au musée de Villeneuve-lés-Avignon. L’œil est attiré vers le haut par une représentation classique de l’Esprit Saint sous forme d’une colombe posée sur la Vierge Marie dont le manteau bleu semble se confondre avec le ciel.

    Mais le plus étrange, ce sont ces deux personnages qui se font face, absolument identiques par leur vêtement pourpre, leur attitude, leur visage énigmatique. Il s’agit évidemment du Père et du Fils, 1ère et 2ème personnes de la Trinité.

    Certes, « Dieu, personne ne l’a jamais vu », mais ici, sous le pinceau du peintre, on aborde une égale vérité, que l’on trouve en St Jean dans la bouche de Jésus : « qui m’a vu, a vu le Père ». (Jean 14.9)

    L’art n’est pas la théologie… mais il peut nous donner parfois l’intuition du divin au-delà des paroles.

    Annick Rousseau

    Sommaire:

    Présentation historique

    Avant d’aborder la présentation esthétique de ce retable, il est difficile de ne pas dire quelques mots de son histoire.

    Le peintre, génial, s’appelle Enguerrand Carton. Il appartient à l’Ecole d’Avignon qui s’est développée au XVe siècle. On lui attribue – entre d’autres toiles moins connues – la célèbre Pietà d’Avignon rachetée par Le Louvre en 1905.

    Enguerrand signe le prix-fait pour cette toile le 23 avril 1453 (accords de contenu, accords financiers) avec Sir Jean de Montagnac, chapelain des Chartreux. Très en marge par rapport à la valeur pédagogique d’enseignement de la foi aux croyants et incroyants, son œuvre fut destinée à la chapelle privée des Chartreux de Villeneuve-lès-Avignon. (c’est-à-dire lieu de prière ou contemplation des vérités révélées déjà connues). Il est resté quatre siècles dans une chapelle privée, échappant ainsi à la Révolution Française. Le retable est redécouvert par Prosper Mérimée en 1837.

    Prix-fait du Couronnement de la Vierge

    Structure générale

    Taille réelle du panneau :        

    L : 2,20m

    l : 1,83m

    Elle est très visiblement commandée par le thème traité : « Le couronnement de la Vierge Marie par la sainte Trinité ». Pour l’essentiel en Paradis – lequel occupe 4/5 de l’espace pictural – le 5em restant comprenant notre ciel, la terre (symbolique) et le destin des âmes.

    Le tableau est constitué de lignes courbes, symétriques : l’axe de construction est la croix du Christ sur le mont des Oliviers, reliant la terre au ciel, signe de la simultanéité de sa présence auprès de l’humanité ; illustration évidente de la devise de Saint Bruno : Stat Crux Dum Volvitur Orbis. On reverra la figure du Christ dans l’église Sainte Croix où il apparut à Saint Grégoire lors de l’élévation de l’Hostie.

    La Croix se prolonge jusqu’aux mains croisées de Marie et jusqu’au bec de la colombe figurant le Saint Esprit. La symétrie parfaite et le rythme des couleurs favorisent la contemplation. En effet, l’œil ne s’égare pas dans les détails nouveaux, étranges, toujours à découvrir mais se repose dans une simple vision.

    Le groupe central: Père et Fils

    Le groupe central du Père et du Fils, se détache sur fond d’or, rappelant la tradition des icônes ou l’art des primitifs italiens antérieur à la perspective de la Renaissance. A remarquer aussi le vermillon des séraphins.

    Le Prix-Fait dit au peintre : « nulle différence entre le Père et le Fils » (visible en tout cas). Le Père donnant tout au Fils : l’Etre, la Vie, la Connaissance, la Divinité. Sur le plan pictural, cela nous donne une interprétation de l’identité totale du Père et du Fils. On voit le même pari dans l’icône de Roublev ou dans certains manuscrits d’Avignon.

    •  La place : le Fils est à la droite du Père comme dans le Credo. (anecdote du musée de Villeneuve).

    A droite : le Père, à gauche : le Fils. Quant à l’Esprit-Saint, au-delà des querelles théologiques, il procède de la même façon du Père et du Fils, c’est le souffle d’amour et la parole de leur amour commun.

    •  Les visages sont d’une grande noblesse, gravité sans tension, douceur, beauté pure…
    •  La jeunesse de Dieu : le Fils communique la jeunesse au Père, mais c’est aussi la réciproque car le Fils est engendré de toute éternité. On sort de la représentation symbolique classique et bien connue de Dieu le Père en vieillard avec les attributs de la sagesse : cheveux blancs, barbe indiquant la force et le pouvoir divins.

    Marie

    Le visage de la Vierge Marie est une réussite parfaite – entre la rigidité de certaines sculptures romanes et les jeunes filles pulpeuses, à peu près désacralisées de la Renaissance italienne. Comme chez d’autres peintres flamands, elle possède des yeux étirés, un peu asiatiques, qui lui confèrent un regard tourné vers l’intérieur.

    Elle joue ici des rôles multiples :

    • La Vierge de l’Annonciation à qui l’ange Gabriel annonce qu’elle va être la mère du Sauveur.
    • L’épouse de l’Esprit Saint qui la couvre de son ombre : ici, de lumière.
    • La Fille choisie du Père.
    • La mère du Christ et des Hommes.

    Ce couronnement – dernier mystère du Rosaire – est d’une profondeur extrême et récapitule tous les mystères du Verbe incarné.

    Couleurs

    Dans le groupe central, ruissellement de pierres précieuses, brocart de pourpre et d’or. La pourpre, chape divine, est étalée en grands aplats, à la manière du volume de la sculpture des tympans.

    Semblant encadrer ou relever ces pourpres, de grandes plages blanches, symbole du divin (drapés des manches du Père et du Fils, doublure du manteau de Marie, nuées divines, support nuageux où trônent les élus.)

    Les mains

    Très caractéristique de ce retable destiné à la prière – et non au commentaire esthétique – un jeu de correspondances permet d’admirer la peinture des mains en rapport avec la représentation de l’Esprit-Saint, maître intérieur, maître de prière.

    Les ailes déployées, fines élégantes de la colombe reconduisent dans le graphisme aux mains croisées, longues, fines de Marie. Par un rythme analogue chacun des élus possède ce type de mains en fonction de ce que suggère la prière :

    • expression individuelle
    • éblouissement
    • adoration
    • louange
    • tension vers Dieu ; nulle passivité, nul bras allongé le long du corps

    Représentation de la Terre

    et du destin des âmes

    Sans quitter des yeux la scène du couronnement, l’on peut redescendre un instant sur et sous la terre pour ensuite regarder plus en détail le monde céleste et les élus.

    • Le Ciel, proximité directe du Paradis qui est là. On ne le voit pas.
    • Une nuée qui n’a pas seulement une valeur esthétique mais aussi une valeur réaliste dans la région avignonnaise vers 17 heures. Brume dorée.
    • Le fond du paysage du Mont Ventoux et des falaises crayeuses de la Sainte Victoire, répondant à l’habit blanc du chartreux.
    • A nouveau, deux blocs qui se répondent autour du Tibre.

    A gauche : Rome fictive, imagination et talent de l’artiste. Ville Sainte de la chrétienté.

    A droite : Jérusalem (inspirée des remparts d’Avignon coiffés de bulbes orientaux). Dépouillement du trait où l’on a voulu voir le génie d’un Cézanne.

    En bas, à gauche : apparition de Dieu à Moïse dans le buisson ardent « Moïse, Moïse, Je Suis celui qui Suis ».

    • Dans la chapelle rose, apparition du Christ à Saint Grégoire lors d’une messe célébrée pour les âmes du purgatoire : le Christ ressuscite de son tombeau à l’élévation pour convaincre de sa présence une femme de l’assemblée qui confectionnait le pain. (Légende Dorée de Jacques de Voragine)

    Le Diable rappelle la Tentation de Jésus isolé de sa clique diabolique pour voir un événement qu’il ne voit pas.

    Motifs (enluminures)

    • Temple de Jérusalem
    • Une femme qui descend vers le puits
    • Devanture d’un magasin de chausses.

    (A droite) Dans la vallée de Josaphat, résurrection des morts.

    •  Monument rose : tombeau de la Vierge « ASSUMPTA EST MARIA ». Monument de la bienheureuse Marie (dernier mystère du Rosaire)

    Sous la terre

    Le peintre a placé sous la terre le purgatoire et l’Enfer. Tout à gauche, les limbes où étaient censées reposer les âmes des enfants morts sans baptême.

    Le purgatoire où la souffrance est désignée par des flammèches blanches qui sont sources de douleur, est manifestement un lieu transitoire. Les âmes sortiront de l’emprise des diables ailés, qui apparemment ne sont pas le mal absolu. Le premier à sortir est un pape avec sa tiare.

    Le relais entre le purgatoire et le Ciel : formes surréalistes qui prennent leur essor vers le ciel, guidées par des anges. Etrangeté et Art.

    L’Enfer : par ses teintes et ses thèmes, il est réellement plus angoissant ; c’est le lieu du supplice définitif.

    LE FEU : étincelles rougeoyantes

    LE ROUGE : celui du sang et des corps torturés

    Chacun est puni par le péché capital auquel il s’est livré. Gloutons, ivrognes, orgueilleux.

    L’effet de contraste entre la joie du Ciel et la peine des damnés est immense mais ce n’est pas un retable où la peur domine, contrairement aux compositions de Van der Weyden « Le Jugement Dernier » ou de Jérôme Bosch « L’enfer des musiciens » : supplices inimaginables, formes torturées…

    Les habitants du Ciel

    La composition du groupe central évoque la forme d’une grande coupelle ; nous y trouvons les « permanents » du Paradis. Les esprits créés, médiateurs entre Dieu et les Hommes, chantent et reflètent la gloire de Dieu.

    Une foule de séraphins à six ailes d’un vermillon audacieux contraste avec la couleur pourpre des manteaux divins. Ils démultiplient le feu de l’amour incandescent de Dieu, sans brûler, sans se consumer. Avec leurs auréoles dorées, ils ne sont pas source du divin mais reflets du divin.

    Les chérubins ? Ces têtes joufflues ne correspondent pas aux descriptions de l’Ancien-Testament. Des nuages cotonneux les entourent. Ce sont les esprits du Cosmos qui cherchent à percer les mystères du Monde.

    • A droite : l’archange Gabriel, l’ange de l’Annonciation avec son phylactère « Ave gracia plena dominus tecum ».
    • A gauche : l’archange Saint Michel, l’ange de l’Apocalypse. (à remarquer, l’effet d’ailes, jeu sur les couleurs, dégradé de bleu).
    • Les anges musiciens : contrairement aux instruments habituellement représentés dans l’Apocalypse (trompettes), ils jouent ici de la lyre, de la cithare et de l’orgue.

    Schéma de composition du retable

    Les élus

    Contrastent avec l’agitation qui règne sur terre. Leurs mains indiquent la contemplation et la prière. Leurs visages sont aussi métamorphosés, on n’est pas du tout dans l’art du portrait, de la différence, bien que chacun ait un visage propre. Ils sont placés selon l’ordre de leur invocation dans la litanie des saints. Abraham, avec son turban, est le seul è nous regarder : nous sommes la descendance promise à Jacob et Isaac. A ses côtés, Saint Jean-Baptiste représente les prophètes.

    Dessous, les diacres Laurent (le martyr romain le plus populaire du Moyen-Age) et Etienne (mains croisées, à l’origine de la conversion de Paul). Viennent ensuite les fondateurs d’ordre : Antoine, père de l’érémitisme, professeur de la sagesse – qui se mesure à la longueur de sa barbe – Saint Dominique, Saint François (qui porte les stigmates), Saint Bruno et au fond Saint Benoît.

    A droite du retable, on peut reconnaître Saint Pierre sans ses clefs accompagné de Saint Paul, tous deux piliers de l’Eglise naissante. Puis Saint Jean, représenté jeune selon la tradition, suivi des autres apôtres.

    Le groupe des saintes femmes est ici associé aux Saintes Maries qui accostèrent en Camargue et dont les reliques furent déclarées authentiques par le cardinal de Foix en 1448. On identifie Sainte Marie-Madeleine (robe rouge, longs cheveux). Au centre Marthe, Marie Jacobé, Marie Salomé ?

    Les différents états du Monde : dans la partie inférieure du Paradis, des marchands, des bourgeois et des villageois sont visibles ainsi que trois femmes anonymes, qui n’ont pas tenu de rôles dans l’histoire de l’Eglise mais qui sont élevées par leur sainteté toute simple faite de travaux quotidiens.

    Bibliographie

    • PICHON (Jean et Yann) « Le mystère du couronnement de la Vierge » Robert Laffont/ le Centurion, Paris, 1982.
    • BRO (Bernard) « La beauté sauvera le monde » Ed° du Cerf, 1990
    • VORAGINE (Jacques de) « La légende dorée)
    • Plaquettes du centre Saint Pierre de Caen « Le couronnement de la Vierge »
    • Encyclopedia Universalis article « Enguerrand Quarton »

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    Trois visages de l’Amour

    Pour contredire le poème d’Aragon, chanté par Brassens : « il n’y a pas d’amour heureux », nous dirons avec assurance qu’il y a dans nos relations à l’autre, aux autres, beaucoup d’affections gratifiantes, d’amitiés au long cours, et d’amour de Dieu même ; couronnement surnaturel, et vérification de nos plus belles expériences.

    Retrouvez cette réflexion de B. Rousseau dans la rubrique Contributions.

    A. R.

    B. Rousseau
    B. Rousseau


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    UN PAPE AUGUSTINIEN

    UN BLASON, UNE DEVISE, UNE CROIX

    Pape Léon XIV

    Dans les heures qui suivirent son élection commencèrent à s’immiscer dans tel ou tel média des déclarations chaleureuses, inspirantes, étonnantes prétendument écrites par le nouveau pape.  Certes, il y avait de l’émotion, voire une certaine tendresse. Nous nous apprêtions à diffuser ces « nouvelles » lorsqu’elles furent dénoncées comme autant de fake news.

    Dès le commencement les articles ont posé problème ; l’authenticité des annonces mise en doute. Nous avons entendu un homme parler, mais le reste peut être mis en question. Ainsi de la croix pectorale dont le contenu « augustinien » n’est pas vérifiable. Cette croix, tel un médaillon, enfermerait dit-on l’image familière de Saint Augustin et de sa mère Monique, devenue sainte dans le sillage de son fils. Les larmes de Monique suppliant Dieu de convertir Augustin sont légendaires. Y aurait-il une émotion cachée, autorisée, spécifique, au cœur de la spiritualité de Léon XIV ? Nul ne semble l’affirmer, l’interrogation demeure.

    Par contre le blason du nouveau pape est sans équivoque ; sa lecture est aisée.

    armoiries et blason de Léon XIV
    1. A droite, le symbole du cœur brûlant, du cœur de feu, si fréquemment représenté par les peintres les plus célèbres de l’Evêque d’Hippone, tel Philippe de Champaigne, docteur de l’amour pour des siècles d’images et de peintures. Sous le cœur, une Bible, significative de l’inspiration constante d’Augustin – également présente dans les archives du Cardinal Prevost, bibliste et juriste tout à la fois.
    2. A gauche, un lys blanc sur fond bleu symbolise la pureté de la Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère de l’Eglise que la foule réunie le 8 mai place Saint Pierre sera invitée à prier.

    La devise figurant en bas des armoiries papales est, aujourd’hui, comme hier, le défi lancé aux esprits chagrins, détracteurs d’une Eglise catholique rebelle à leurs critiques. Une religion en perte de vitesse, jugée sévèrement comme un îlot à éviter par les sages et les puissants ; une poussière de croyances dispersées à tout vent.

    IN ILLO UNO UNUM

    « En Celui qui est Un, soyons un »

    Rassembler le troupeau autour d’un unique pasteur – ou Dieu UN – c’est sans doute le pari à tenir d’un pontificat en train de se définir. Que la paix, don de Dieu et du travail des hommes, règne dans un peuple capable d’en faire un tremplin pour l’unique Sauveur. Sous des modalités différentes, on ne peut s’empêcher d’évoquer les longs passages de la Cité de Dieu : la critique des multiples dieux impuissants du paganisme, incapables de se rassembler en un Unique Dieu – Celui de Jésus-Christ. Dieu, pour Augustin , est d’abord l’unité parfaite de relations d’Amour entre les personnes. Léon XIV nous invite tous à vivre de cette relation, en se gardant des ruptures, des manquements qui menacent la barque de Pierre avançant dans la nuit. Chacun contribuera à faire briller la lumière de sa foi.

    Aucune personnalité ne s’épuise dans l’évocation de ses racines intellectuelles, morales ou matérielles. Léon XIV de sa propre voix a fait plus qu’allusion à son rattachement à St Augustin. Très rapidement, journalistes spécialisés, habitués de l’histoire des papes, de la Curie romaine, du statut de tel ou tel homme d’Eglise, ont contribué eux aussi, à faire émerger les marques moins visibles du nouveau pape. Il suffisait de rapprocher Hippone et Rome pour saisir combien Léon XIV était vraiment engagé dans l’ordre des Augustins.

    Sa grande thèse portait sur le rôle du supérieur dans cet Ordre : tout pour être gardien de ses frères, dans une règle articulée autour de l’humilité, de la pauvreté, de l’intériorité. Parmi ses multiples compétences, le nouveau pape fut aussi professeur de Droit canon, régissant l’Eglise sur le plan juridique.

    Un point commun encore avec Augustin, amené à rendre la justice dans les affaires courantes , mais aussi à discerner dans le flux multiple des théories de son temps (donatisme, manichéisme, orphisme) ce qui était compatible avec la foi de l’Eglise, et ce qui ne l’était pas.

    Il est à parier qu’au fil du temps, des cérémonies, des allocutions, des Encycliques, les Catholiques retrouveront les traits de cette personnalité et les grandes orientations que nous venons d’évoquer.

    8 mai – 18 mai 2025

    Annick Rousseau


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    Léon XIV, Fils de Saint Augustin

    Les dix premiers jours de son pontificat

    8 mai 2025. La place Saint Pierre est noire de monde. Année jubilaire, vacances de Printemps, et surtout attente bruyante de voir monter de l’antique cheminée une fumée blanche indiquant la fin du Conclave, après l’élection d’un nouveau pape pour l’Eglise. Un peu après 18h, en très peu de temps, l’« homme en blanc » apparaît à la loggia. La foule acclame cet homme au visage fin, inconnu mais d’emblée sympathique.

    Ses pairs l’ont élu ; le peuple applaudit.

    Dans le brouhaha des langues de tous pays, certains saluent à juste titre ce pape revêtu instantanément de tous les soucis, les attentes, le désespoir parfois d’un monde qu’il vient servir. Un milliard de Chrétiens ; des milliards de non-chrétiens. On l’aime déjà ; on sait qu’il sera tout aussi haï : trop « classique », « intérieur ».

    Ses premières paroles de vicaire du Christ mêlent sobrement un vœu personnel, une espérance universelle ; un message qui outrepasse les frontières de l’Eglise, telle que nous croyons la connaître.

    Pape Léon XIV

    « LA PAIX SOIT AVEC VOUS TOUS »

    LEON XIVSaint AUGUSTIN
    Dans un monde déchiré par les guerres, les esprits meurtris, la paix – celle du Ressuscité – est ouvertement une parole de l’Evangile. Le mal n’aura pas le dessus, ne vaincra pas dans le monde, si s’instaure une paix « désarmée et désarmante ».Si l’Evangile est connu de tous, la salutation évoque assez distinctement la référence à la Cité de Dieu. Livre XIV admirable analyse de la paix, s’adressant au monde connu des empires et des peuples. Elle réunira par une grâce spéciale les bonnes volontés hostiles à toute forme de chaos.

    « JE SUIS FILS DE SAINT AUGUSTIN »

    Certains petits mots apparemment anodins ont suscité bien des questions. Quel grand écart, cette courte formule évoquant en plein XXIe siècle, un grand évêque, certes, mais du Ve siècle !

    Se dire proche d’un pape « récent », Benoît, Jean-Paul, François, c’est ouvrir une plage rêvée de commentaires, de comparaisons, de divergences. Question récurrente : pourquoi un pape augustinien, qu’est-ce que cela signifie ? Réponse typique sur les réseaux sociaux : « Il n’y en a pas en France, mais c’est un genre de dominicain ou de franciscain ».

    L’approche en fait est double. Quand le Père dit « Celui-ci est mon fils bien-aimé », on a affaire à un engendrement. Le Père aime le Fils, le Fils aime le Père, mystérieux transfert d’un amour réciproque.

    Saint Augustin - Philippe de Champaigne - vers 1650 Los Angeles County Museum of Art

    Augustin d’Hippone, que les représentations picturales nous montrent toujours sévère, travailleur austère, était un cœur brûlant d’amour pour Dieu, le monde et toute créature, à commencer par son fils Adéodat qu’il éduqua et forma; il en fit son compagnon de discussion et de vie. Il reste de cela dans l’analogie du « fils d’Augustin » le fondement d’une personnalité d’où l’affection n’est pas absente.

    C’est cet improbable fil rouge qui sans doute nous indiquera le chemin à parcourir pour attester cette liaison-là.

    Disciple ? Comme tel jeune sophiste par exemple rattaché à Platon par le contenu de sa pensée, ce n’est pas évident.

    Quelques heures de recherche, et l’on verra clairement le lien de Léon XIV à la mouvance augustinienne. Avec un lot d’inexactitudes redressées par Serge Lancel, spécialiste de l’Antiquité tardive: en fait, il n’y a pas eu de règle augustinienne avant le XIIIe siècle. Elle serait issue de la synthèse de préceptes assez larges pour englober quelques congrégations. De l’ordre des Augustins, Robert Prevost est devenu, au fil des élections, le prieur général.

    A relire le parcours de St Augustin après sa conversion, on comprend qu’il vécut comme en un monastère, avec un groupe amical, dans le silence et la prière. Être fils de St Augustin, c’est incontestablement remonter aux racines de l’Eglise primitive. (Cf. les très longs discours sur le meilleur mode de vie, contemplation, action ou les deux, débattus sur de longues pages dans la Cité de Dieu).

    « POUR VOUS JE SUIS EVEQUE

    AVEC VOUS JE SUIS CHRETIEN »

    Le nouveau pape n’éprouve aucune difficulté à emprunter les paroles mêmes de son Père Augustin, à les reformuler en première personne. Être évêque, ἐπίσκοπος, berger d’un grand nombre de brebis, c’est une charge importante, mais savoir que l’on marche dans la grâce de la foi vers la Vie éternelle, voilà qui est rassurant.

    Pérégrinant à travers le siècle et ses embûches, un éminent serviteur de Dieu partage amour et paix avec ceux que Dieu lui a confiés. Profonde identité – en premier lieu toutefois marquée par le dévouement, le don du chef, son attention à tous. Afin que chacun atteigne le but fixé, enraciné dans l’espérance chrétienne : la Jérusalem céleste.

    A noter l’humilité voulue de ces deux affirmations qui n’en font qu’une : Robert Francis vient en ce 8 mai d’être élu pape. Il pourrait s’enorgueillir de ce statut exceptionnel qui en fait le porte-parole de l’Evangile qu’il sera conduit à enseigner, à proclamer, au nom du Roi des Rois… Mais son premier regard, sa première parole est pour l’immensité du peuple qu’il doit conduire.

    L’ABSOLU DE LA MISSION A L’IMAGE D’IGNACE D’ANTIOCHE

    La lettre bien connue d’Ignace d’Antioche aux Romains pourrait constituer l’intériorité profonde, l’exigence de la mission évangélisatrice, aussi bien d’Augustin que de Léon XIV. Tous deux, accompagnés certes de nombreux témoins, envisagent leur charge sur un mode absolu.

    Ignace, destiné au martyre, condamné à être livré aux bêtes, évoque sa disparition corporelle comme l’élévation et l’extension de la personne du Christ. Effacement de l’homme charnel au profit de l’homme-Dieu.

    • Augustin, malgré le conseil puissant de ses proches ne quittera pas son évêché quand l’ennemi l’approche pour un ultime siège. Des barques s’éloignent du rivage africain… mais sans lui! Augustin, malade, laissera s’approcher les Vandales. Ses œuvres, objet de sa vie risquent d’être perdues. Lui persiste dans sa tâche de protecteur de son troupeau ; jusqu’à la mort.
    • Léon XIV a l’audace d’évoquer la foi jusqu’au martyre quand il s’agit de se présenter sans équivoque à toute une foule joyeuse ; d’une joie peut-être profane sans le savoir, et éphémère !

    8 mai – 18 mai 2025

    Annick Rousseau

    à suivre: UN PAPE AUGUSTINIEN, UN BLASON, UNE DEVISE, UNE CROIX.


Annick R.

Mariée, 6 enfants. Agrégée de philosophie. Professeur de psycho-pédagogie dans le cadre de la formation des maîtres, et d’histoire de la philosophie au séminaire de la Castille à Toulon et à l’abbaye de Ganagobie. Entre famille et amis, cultive son jardin que l’on peut parcourir librement en visitant ce blog.