Ichtus

Le blog que vous ouvrez est clairement rattaché à la symbolique du poisson (ICHTUS, en grec), signe de ralliement habituel des premiers chrétiens. Signe à travers lequel le Christianisme ne cesse de se reconnaître. Lire la suite

Coup d’œil sur…les jeux d’antan pour la Noël

Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l'Ancien en 1560.
Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l’Ancien en 1560.

Propos plus sérieux qu’on ne croit.

Il est sûr et certain, pour un chrétien du moins, que le sens de la fête de Noël réside dans la venue du Verbe de Dieu en notre monde. Chose inouïe qui incline à la piété et au sérieux, témoin la crèche traditionnelle, lieu d’une réjouissance profonde pour ceux qui comprennent. L’Enfant Jésus y sourit sur l’insupportable paille, les bras ouverts pour porter selon le plan du Père le salut aux hommes ; à tout homme. Mais il est sûr, tout autant, que la fête religieuse de Noël, sur un registre plus prosaïque et largement désacralisé, évoque aujourd’hui tout un monde de jouets, un univers scintillant d’objets sophistiqués, du plus inutile au plus éducatif.

L’adulte concocte festivités culinaires et douceurs ; l’enfant captivé par la nouveauté de ces acquisitions vit dans une sorte de rêve qui se prolongera à la mesure de son respect des cadeaux offerts ; et ceci, même après la disparition fatale du Père Noël oublié !

Question, bonne question : que faisaient donc les enfants jadis, avant — la liste est prise au hasard — l’existence des Lego, des Playmobils, des robots, des portables, des écrans ? Restaient-t-ils au coin du feu à écouter le craquement des bûches, ou les histoires répétitives d’une grand-mère souriante, berçant le plus petit dans ses bras câlins à longueur de journée ? Certains tableaux anciens nous le laissent penser.

Erreur d’appréciation que cela ! Cette grande toile de Brueghel l’Ancien : « Les jeux d’enfants » nous convainc aisément du contraire. Nous le voyons d’emblée dans la grande et rare exposition Brueghel de Vienne organisée pour les 450 ans de la mort du maître. Ce tableau donne à voir, à travers la luminosité de ses couleurs, l’accumulation étonnante de ces petits personnages en mouvement ainsi que la grande diversité de leurs jeux. Nous sommes en 1590, en pleine Renaissance, et l’on peut identifier, avec un peu de patience environ 90 jeux parmi quelques 200 enfants. C’est une liste que seul le Pantagruel de Rabelais, qui en propose plus du double, pourrait concurrencer. Mais ce qu’on lit en riant chez Rabelais, ici l’œil le voit et s’en enchante.

Bref, pour le dire en une phrase aux adultes que le jeu des enfants n’intéresse guère : à toute période, en chaque moment de l’histoire, l’enfance est le lieu de la gratuité et de l’imaginaire fourmillant de nouveautés. Le grand Brueghel, souvent copié maladroitement par ses fils (Brueghel le Jeune, etc.), longtemps décrié aussi ; celui de La tour de Babel, de La chute d’Icare, des Chasseurs dans la neige, et d’innombrables repas de noces, nous offre ici un thème qui semble mineur et qui est pourtant réellement original. A l’époque, on peignait de préférence les futurs princes ou les grands bourgeois, plutôt que le monde tout simple des petits paysans.

Aperçu global du tableau.

Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l'Ancien en 1560.
Les Jeux d’enfants -peinture à huile sur panneau de bois peinte par Pieter Brueghel l’Ancien en 1560.

Vous pouvez aussi reconnaître les jeux en cliquant ici.

On remarque d’emblée l’alternance des ocres pâles ou orangés (la grande maison, la terre battue) avec le turquoise que l’on retrouve ici et là sur les vêtements des enfants. C’est une vraie mosaïque pour l’œil qui s’habitue aussi à la coexistence si esthétique des rouges vifs, des marrons clairs, du blanc discret des coiffes ou des tabliers d’époque.

Il est souvent impossible de voir les visages, d’ailleurs stylisés, comme sans importance… Les petits garçons, tels des champignons, portent des bérets usuels ( tel celui de Gavroche bien plus tard ) ; les filles, des coiffes amidonnées de leur maman.

Les mouvements des personnages apparaissent décontractés, apparemment sans barrière ni restriction. L’adulte reste absent, comme par dessein ; point de sifflet, de directives précises ni de surveillance. On se bat, on se venge, on joue au bâton, on se tire les cheveux. Nous ne sommes pas dans une cour de récréation mais dans un espace libre, quoique bien peuplé, qui se poursuit en perspective dans la partie droite de la peinture, avec une grand rue déserte où les enfants, imperturbables, continuent à progresser jusqu’à l’église d’un village à peine esquissé.

Détails du tableau pour sourire

Quatre-vingt-dix jeux, deux cents personnages, on ne peut envisager de regarder en un seul coup d’œil la richesse de ces charmantes scènes. À défaut, il est possible de les regrouper, du moins certains, en les classant sous des nombres et des titres repérables.

Jeux d’imitation

  • Le cortège de la mariée reconnaissable à sa chevelure éparse bientôt recouverte d’une coiffe.
  • Mais aussi le cortège du baptême avec des petites filles portant la huque
  • Jeu de couteau

Gymnastique spontanée

  • Les jeux d’équilibre dans l’enceinte de bois rouge.
  • Les facéties sur un grand banc
  • La nage avec baudruche dans la rivière turquoise

La gratuité pour règle

  • Le lanceur de béret
  • Jouer à saute-mouton
  • La chaise à porteur

Pas de jeu sans violence

  • Tape-cul en guise de représailles
  • Choisir une victime et lui tirer les cheveux
  • Bagarre au sol sous les yeux d’une vieille dame indignée, la seule adulte du tableau

De rares instruments comme jouets

  • L’utilisation de produits courants, osselets
  • Jeux d’habileté avec cerceaux
  • Balançoire sur tonneau

Une fois opposés jeux d’antan et jeux d’aujourd’hui, reste que la toile de Brueghel suscite en certains de nous une résonance inattendue… Peut-être nous suffirait-il de vider les vitrines de Noël de leurs produits sophistiqués, trop souvent addictifs, pour redonner aux enfants des canapés et des écrans deux atouts majeurs dont ils ignorent tout : d’abord un certain dynamisme corporel, la joie de vivre par et dans leurs corps, un sport tout simple sans forcing ni compétition ; puis la chance devenue rarissime de connaître une véritable vie relationnelle, une vie de groupe spontanée qui exorcise la solitude déstructurante.

Bruegel représente deux, trois, quatre enfants ; duos, cortèges, corps à corps, farandoles. Il est bon de vivre ensemble, avec ses camarades, garçons et filles qui deviennent bien assez tôt épouses à la guimpe rigide, paysans en bottes de travail, commères ou compères du quotidien !

Nous ajouterons au plaisir du regard celui de l’oreille. Une populaire musique de la Renaissance (1′), comme un hommage rendu à nos petits ancêtres, à leur dynamisme contagieux, et à ce charme ingénu capable d’éveiller de vraies questions à partir de ce qui semble pure gratuité, secondaire en tous cas : jeux tout simples contre jouets multiples et compliqués.

C’est sans doute le vent de Noël qui nous a inspirés !

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