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Coup d’œil sur… « Cette nuit l’éternité » – P. Zanotti-Sorkine
« Cette nuit l’éternité » de Michel-Marie Zanotti-Sorkine

Ce livre qui retient notre attention se présente comme un diptyque un peu spécial. Le premier tableau, à gauche dirait-on en peinture, est un hymne à la vie à travers les symboles tout simples de la joie des enfants qui voyagent avec l’auteur, de la saveur des glaces à l’italienne… Le tableau qui lui fait face (page 22 et suivantes), une fois annoncée la mort de l’ami, prêtre et ancien novice, bien loin en Roumanie, cela pourrait être justement l’écriture de la tristesse, des pleurs, du désespoir.
Cette dichotomie, en fait, est trop simple pour rendre compte de la personnalité “atypique ” (l’a t’on redit !) du père Michel-Marie Zanotti auteur de ce récit. On le reconnaît bien, avec ses phrases rapides, le temps d’une homélie, sa soutane, « habit de travail » et l’efflorescence des images qu’il nous livre de page en page. Pour résumer, il y a dans le premier panneau une recrudescence poétique inquiète de notre auteur, l’inquiétude au sujet de Valentin, prêtre depuis si peu, prêt à célébrer sa première messe dans son village de Roumanie. La pensée de l’ami est là, sans dimension apparemment prophétique.
Inversement, le second panneau, peint de douleur profonde est traversé malgré tout par la lumière de la vie. La vie réelle, parfois interrogée. Le jeune prêtre, mort, est”vivant. “C’est là l’Éternité que l’on n’ose affirmer devant la famille, témoin de l’absence. « Là, j’aurais pu dire un mot sur l’Éternité bienheureuse où les âmes séparées, en soleils assouvis, produisent la joie à tour de cœur, mais je n’ai rien pu dire, Dieu le sait, qui en profite aujourd’hui ».
Et l’auteur nous dit et redit tous les paysages intimes où la vie persiste à s’affirmer : les ciels du soir, l’affection, l’amour plutôt des amis retrouvés ; tout ce qui survit à l’être disparu quand lui, et lui seul est silence pour nous.
Cette “Nuit l’Éternité” n’est pas un livre que l’on peut résumer à la plume d’un stylo anodin. Il est composé de strates, comme emboîtées les unes dans les autres. Elles se disent, se reprennent, s’arrêtent : comprendre cette composition, c’est avoir accès à l’émotion, actuelle et passée du Père Michel-Marie Zanotti. Successivement, mais de manière récurrente, on trouvera l’abîme du trou noir, le cercueil où repose Valentin, l’évocation de la pauvreté d’un pays à peine émergé du communisme, la pauvreté sainte des lieux retrouvés, le questionnement poignant du Père très troublé : le nôtre aussi : p 131. Question de l’auteur à un vieux prêtre saint : « Mon Père, dites au pauvre serviteur que je suis, comment on fait pour aimer quand on a choisi le Christ pour unique amour. » Prêtre ou non, chacun reste, interloqué, aux frontières de la mort. L’Inconnu – Le Mystère infranchissable ?
L’allusion à la peinture (diptyque) puis à la construction par strates d’un mausolée ouvert, où figurera une pierre tombale… pour le temps qui reste, ces deux figures supportent difficilement une analyse méticuleuse d’un style, fait de prose haletante, d’images originales, à faire pâlir l’écriture de poètes reconnus. Parfois, notre culture classique ne s’y retrouve pas… Paradoxalement il n’y a rien de morbide dans ce récit. Sans doute parce que le sang du Christ versé chaque jour de l’Eucharistie recouvre et bénit pour l’Éternité le sang de Valentin qui s’est offert à Lui.
La finale, franciscaine, très douce peut alors jaillir, vraie, d’une voix féminine :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle à qui nul homme vivant ne peut échapper »
Auparavant, à la dernière minute (p.148 et suivantes) on aura su le destin atroce, apparemment incompréhensible que le jeune prêtre à croisé et qui l’a brisé de manière irréversible.
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Coup d’œil sur…le désert des moines

La Première Tentation du Christ, psautier enluminé, vers 1222 – Copenhague Jésus fut poussé au désert par l’Esprit Saint, pour y être tenté par le diable. Pendant 40 jours, il ne mangea pas (d’après l’évangile selon St. Luc ,4 1-3)
Réellement harcelé dans sa chair et son cœur, le Créateur et Sauveur vainc l’Ennemi de toujours, Il refuse prodiges et miracles… Son royaume n’est pas de ce monde.
Pendant près de sept siècles, en suivant l’exemple du Maître, les moines – anachorètes ou cénobites – partirent de leur plein gré au désert où ils vécurent par milliers une ascèse qui nous pose question, le jeûne ou la prière qui nous dépassent complètement.

Nos moines, le grand Antoine le premier en Égypte, avaient pour dessein de fuir le commerce et le bruit des villes, de garder pures leurs mains de tout vol, et leur regard du visage des femmes.
Repliés dans leurs cellules, ils vivaient de rien : tissage de palmes pour vendre nattes ou paniers, quelques légumes et fruits. Ils se nourrissaient surtout de la PAROLE conductrice, donnée par ABBA, l’Abbé, écoutée dans le silence et l’obéissance.
En ces années là, de fait, le désert était silence : on y venait pour apprendre la tranquillité de l’être tout entier – monos, en grec désigne l’unité de toute “la personne”. La réflexion récurrente qui doublait cette première démarche, c’est un peu partout la question du salut : dis moi, ABBA comment faire pour faire mon salut ?
Il nous a semblé très important, en lisant “les sentences des Pères du désert” de laisser retentir leurs lointaines interrogations, sans essayer de les commenter. Le silence a produit les paroles les plus étonnantes qu’un lecteur de l’Évangile ait jamais entendues.
– Les textes suivants sont donc les sentences telles qu’elles nous ont été transmises.
– Par contre les illustrations ne pouvant guère être une reconstitution de tous les lieux désertiques habités dans les premiers siècles, nous avons choisi, pour évoquer les goûts modernes une esthétique du désert qui évacue sans doute des questions qui ne sont plus nôtres sous la forme évoquée, mais qui livre aux citadins, le vent des journées, et l’incroyable diversité du minéral. À chacun d’y penser à l’Infini.
Les sentences des pères du désert
Les Sentences des Pères du désert – Éditions de Solesmes
PE I 42,10 Un des pères dit une parabole au sujet de l’humilité : Les cèdres dirent aux roseaux : « Comment vous qui êtes chétifs et faibles, ne vous cassez-vous pas pendant la tempête, alors que nous qui sommes si grands, nous sommes brisés et parfois déracinés ? » Les roseaux répondirent : « Nous, lorsque la tempête arrive et que les vents soufflent, ils nous plient de-ci de-là, et voilà pourquoi nous ne cassons pas ; mais vous qui résistez aux vents, vous êtes en péril. » Et l’ancien ajouta : « Devant une insulte, il faut céder, laisser le champ libre à la colère pour ne pas la contredire ni tomber dans des paroles ou des actes déplacés. »

photo : B. Rousseau ARM II (34) AB L’ancien dit : « Acquiers le silence, sois sans aucun souci, considère la façon dont tu t’exerces dans la crainte de Dieu ; couché ou debout, tu ne craindras pas les attaques des impies. »

photo : B. Rousseau Eth. Coll. 14,66 L’abbé Agueras m’a dit : « Je suis allé un jour chez l’abbé Poemen et lui ai dit : Je suis allé partout pour y demeurer, mais je n’ai pas trouvé le repos. Où veux-tu que je demeure ? » L’ancien lui avait répondu : « Il n’y a plus guère de désert de nos jours ; va, cherche-toi une foule nombreuse, demeure parmi elle et conduis-toi comme quelqu’un qui n’existe pas et dis : Je suis sans souci. Ainsi tu auras le repos souverain. »
N, 314 Les pères ont raconté ceci : « Un ancien avait jeûné soixante-dix semaines de suite, ne mangeant qu’une fois la semaine. Il demanda à Dieu le sens d’un texte des Saintes Écritures, mais Dieu ne le lui révéla pas. L’ancien se dit alors : « puisque j’ai supporté tant de peines sans profit, je vais aller demander cette explication à l’un de mes frères. » Comme il fermait la porte de sa cellule pour s’en aller, un ange du Seigneur lui fut envoyé et lui dit : « les soixante-dix semaines de jeûne ne t’ont pas fait approcher de Dieu ; mais lorsque tu as fait acte d’humilité en partant chez ton frère, on m’a envoyé pour t’expliquer ce texte ». Et après lui avoir indiqué ce qu’il cherchait, il le quitta.

Photo: B. Rousseau N, 118 Un frère interrogea un ancien : « j’habite avec d’autres frères ; lorsque je les vois faire quelque chose de répréhensible, puis-je le leur faire remarquer ? » – « Avec des frères plus anciens ou du même âge que toi, il vaut mieux te taire : c’est ainsi que tu garderas la paix ; en te faisant petit, tu t’épargneras bien des soucis. » – « Mais, Père, que faut-il faire ? Cela me trouble ». – « Tu ne peux le supporter – À mon avis, il est mieux de se taire ; pour toi, l’humilité, c’est le silence. »
Dioscore, 1 On racontait ceci de l’abbé Dioscore de Nachias : « il mangeait du pain d’orge et de farine de lentilles. Et il se proposait chaque année la pratique d’une observance particulière, par exemple : ne pas se rendre chez autrui de toute l’année, ou bien de ne pas parler, ou bien ne pas prendre d’aliments cuits ou encore de manger ni fruits, ni légumes ; et il agissait ainsi pour toutes les pratiques possibles : à peine une chose achevée, il en commençait une autre, et cela pour un an. »
Poemen, 58 Un frère s’en vint visiter l’abbé Pastor pendant la deuxième semaine de Carême ; il lui découvrit ses pensées et retrouva la paix en écoutant ses réponses. À la fin, le frère ajouta : « j’ai un peu hésité à venir te voir aujourd’hui. » « Mais pourquoi ? » « Je craignais de trouver porte close, car nous sommes en Carême. » « Nous n’avons pas appris à fermer les portes de bois, lui répondit l’ancien, mais plutôt à tenir fermée la porte de nos lèvres. »

Jean Kolobos, 1 On raconte que l’abbé Jean le Nain se retira à Scété auprès d’un ancien originaire de Thèbes, qui demeurait dans le désert. Un jour, son abbé prit un bois mort, le planta et lui dit : ” Chaque jour, verse lui un seau d’eau au pied, jusqu’à ce qu’il donne des fruits ». L’eau se trouvait au loin, si bien que Jean partait le soir et ne revenait qu’au matin. Trois ans plus tard, ce bois se mit à reprendre vie et à donner des fruits. L’ancien en cueillit ; puis il les apporta à l’assemblée, en disant aux frères : « prenez et mangez le fruit de l’obéissance ! »
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Coup d’œil sur…l’enfance
Écouter, imaginer, grandir.

On nous a volé nos contes de fées, nos histoires de gosses, bref, notre enfance. Qui ? Internet bien sûr, qui a redessiné de manière aléatoire, travesti jusqu’à la censure, les Grimm, Perrault et Andersen que Walt Disney, essentiellement, avait gravé en nous depuis les années 50.

Même « Martine », sur la toile, Martine, l’héroïne favorite des 4 à 8 ans, a du mal à garder son identité pourtant sans complication ni suspense. En numérique, elle parle, on lui répond. Lettres vertes, lettres bleues. L’enfant doit simultanément voir le texte, écouter les paroles surgies d’une voix sans chaleur, comprendre l’histoire. Il écoute mal, imagine peu, stagne dans son jeune âge.

« Alice au pays des merveilles », la merveille de Lewis Carroll n’a plus ses cheveux blonds, lissés et bien coiffés. Ses aventures sont toujours codées et fascinantes, mais trop complexes, trop riches sur l’écran pour qu’un enfant s’y retrouve.

En tout cas, notre passé est méconnaissable. On voit double : le personnage de nos jeudis de liberté, et son homonyme déconcertant qui avive en nous le manque de nos supports imaginaires.
L’identité du graphisme comptait naguère beaucoup : Un support de papier inamovible, des feuillets à retrouver chaque soir ; par chance, souvent, une voix chaleureuse qui aidait à passer de la frontière du crépuscule jusqu’au soir profond du sommeil. Être grand, c’est aussi maîtriser ce passage là.
Réflexion I
S’il n’y avait que cela, ce serait moindre mal ; une perte, bien sûr, mais que viendraient compenser d’autres histoires, d’autres personnages relookés ou inventés. Une route nouvelle à continuer avec nos enfants petits et nos petits-enfants. Mais il y a bien plus grave que ces constatations préliminaires. Les histoires de nos enfances avaient un sens, une structure, une morale plus ou moins lisible, véhiculée par les dernières paroles du conte, tels les romans initiatiques savamment orientés. Or, la littérature enfantine que l’on écoutait comme l’enfant caresse son lapin en peluche, ou son inséparable bout de chiffon mâchonné, a changé subrepticement de sens au fil des années. L’apparence y est. Le contenu dessine une autre « littérature doudou » (pour employer un néologisme parlant), souvent affaiblie, une pâture pour les yeux, mais peu pour l’imagination en quête d’expériences puissantes.

Quelques exemples : le « Petit Chaperon Rouge », personnage emblématique s’il en est, subit sans cesse des transformations au fil des réécritures qui le remodèlent !

En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup. 
Ici, (par exemple) la grand-mère se cache dans un placard ; des chasseurs passant par là sauvent l’enfant du loup, avant même qu’elle n’ait eu peur… On découd le ventre du loup, et tout rentre dans l’ordre. De tels contes ne suscitent plus guère l’émotion, les peurs, les désirs, l’amour non plus.

Soit encore “Raiponce” sans doute un des plus beaux textes des frères Grimm : L’héroïne aux cheveux d’or est gardée par une sorcière et délivrée par un prince, thème riche s’il en fut. Désormais, en trois clics, on invite l’enfant à cueillir des fleurs, à faire un potage pour le Prince (venu d’où ?). Peut-être s’aiment-ils comme aujourd’hui ? Nul ne le sait, car en guise de « moralité » de l’histoire, les deux héros jouent mollement une partie de ping pong.

Pour finir sur ce point, quand il y a des enfants « symboliques » en nombre intolérable (exemple : sept biquets près d’une chèvre) un relecteur, loin d’être innocent, en laisse subsister trois, sans doute chiffre maximum qu’un enfant d’aujourd’hui peut assimiler. (enfin, paraît-il). Inutile de dire que l’idéal habituel de ces histoires lointaines « ils se marièrent et eurent de nombreux enfants et vécurent très longtemps heureux » s’est effondré comme un château de cartes obsolètes.
Réflexion II
Un livre, trop oublié aujourd’hui, de Bruno Bettelheim avait magistralement analysé la « psychanalyse des contes de fées » et leur portée décisive dans la structuration de la personnalité enfantine. Bettelheim, habitué aux enfants perturbés avait longuement insisté sur la signification des obstacles (buissons épineux, peur de la nuit, sang, ogre) dans le déroulement des contes de fées. Symboliquement, ils indiquent, car il faut les surmonter, les difficultés et les blessure qu’enfants, adolescents, adultes nous rencontrons. Et si la morale de l’histoire, pour le psychanalyste, est positive, si il y a amour, bonheur, réussite, à travers cette sagesse immémoriale, la personnalité prend, on reprend confiance en elle. Confiance ! Là est le mot central autour duquel nos espérances peuvent se rebâtir.
Les contes de fées selon Bruno Bettelheim
Extrait de Psychanalyse des Contes de fées. Robert Laffont, 1976En forçant un peu à partir de là, on pourrait imaginer un Petit Ours Brun câlin, qui berce toute une vie de ses caprices et de sa puérilité… S’il nous arrivait d’oublier que les histoires racontées ont parfois des fins tragiques, mortifères, démoralisantes comme certaines situations de l’existence !
Aller plus loin
Un simple coup d’œil sur l’imaginaire « folklorique » de la petite enfance peut nous fournir sans doute quelques clés ,mais n’épuise pas la compréhension qu’un adulte peut en avoir. Les parents chrétiens le savent pertinemment, qui très tôt dans la soirée placent la prière, ou la vie des saints, avant les histoires réclamées qui n’en finissent pas. Pas si facile à 2,3,4 ans, de plonger dans le sommeil. Avec le recul des années, on a pu reconnaître la force inégalée des COMMENCEMENTS dans la structuration de la personnalité de nos enfants. Les contes enrichissent l’imaginaire, mais c’est subconscient. Les mots des prières ordinaires, la vie de Jésus-enfant ou le silence que n’habite pas le prince charmant dialoguant avec sa princesse, tout cela se grave dans l’enfance, élabore un schéma intérieur ou se mêlent la vraie joie, la tristesse, tout un lot d’émotions spirituelles. Il faut aller plus loin que nos bribes imaginaires, mises à mal par l’Internet. Et garder quelque chose de l’enfance en nous, pour pouvoir essayer de communiquer une réalité qui permet à notre progéniture d’élaborer une intériorité solide, capable d’aborder les situations mêlées de la simple existence.
Extrait de Psychanalyse des contes de fées
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Les contes de fées selon Bruno Bettelheim
Les contes de fées selon Bruno Bettelheim
Extrait de Psychanalyse des Contes de fées. Robert Laffont, 1976Les contes de fées et la conjoncture existentielle

Les contes de fées ont pour caractéristique de poser des problèmes existentiels en termes brefs et précis. L’enfant peut ainsi affronter ces problèmes dans leur forme essentielle, alors qu’une intrigue plus élaborée lui compliquerait les choses. Le conte de fées simplifie toutes les situations. Ses personnages sont nettement dessinés ; et les détails, à moins qu’ils ne soient très importants sont laissés de côté. Tous les personnages correspondent à un type ; ils n’ont rien d’unique.
Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des histoires modernes pour enfants, le mal, dans les contes de fées, est aussi répandu que la vertu. Dans pratiquement tous les contes de fées, le bien et le mal sont matérialisés par des personnages et par leurs actions, de même que le bien et le mal sont omniprésents dans la vie et que chaque homme a des penchants pour les deux. C’est ce dualisme qui pose le problème moral ; l’homme doit lutter pour le résoudre.
Le mal est présenté avec tous ses attraits – symbolisés dans les contes par le géant tout-puissant ou par le dragon, par les pouvoirs de la sorcière, la reine rusée de Blanche-Neige – et, souvent, il triomphe momentanément. De nombreux contes nous disent que l’usurpateur réussit pendant quelque temps à se tenir à la place qui appartient de droit au héros (comme les méchantes sœurs de Cendrillon). Ce n’est pas seulement parce que le méchant est puni à la fin de l’histoire que les contes ont une portée morale ; dans les contes de fées, comme dans la vie, le châtiment, ou la peur qu’il inspire, n’a qu’un faible effet préventif contre le crime ; la conviction que le crime ne paie pas est beaucoup plus efficace, et c’est pourquoi les méchants des contes finissent toujours par perdre. Ce n’est pas le triomphe final de la vertu qui assure la moralité du conte mais le fait que l’enfant, séduit par le héros, s’identifie avec lui à travers toutes ses épreuves. À cause de cette identification, l’enfant imagine qu’il partage toutes les souffrances du héros au cours de ses tribulations et qu’il triomphe avec lui au moment où la vertu l’emporte sur le mal. L’enfant accomplit tout seul cette identification, et les luttes intérieures et extérieures du héros impriment en lui le sens moral.
Les personnages des contes de fées ne sont pas ambivalents ; ils ne sont pas à la fois bons et méchants, comme nous le sommes tous dans la réalité. De même qu’une polarisation domine l’esprit de l’enfant, elle domine le conte de fées. Chaque personnage est tout bon ou tout méchant. Un frère est idiot, l’autre intelligent. Une sœur est vertueuse et active, les autres infâmes et indolentes. L’une est belle, les autres sont laides. L’un des parents est tout bon, l’autre tout méchant. La juxtaposition de ces personnages opposés n’a pas pour but de souligner le comportement le plus louable, comme ce serait vrai pour les contes de mise en garde […]. Ce contraste des personnages permet à l’enfant de comprendre facilement leurs différences, ce qu’il serait incapable de faire aussi facilement si les protagonistes, comme dans la vie réelle, se présentaient avec toute leur complexité. Pour comprendre les ambiguïtés, l’enfant doit attendre d’avoir solidement établi sa propre personnalité sur la base d’identifications positives.
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Coup d’œil sur…Saint Augustin

St Augustin dans son atelier – fresque de Sandro Botticelli Augustin fut sans doute le plus grand théologien de l’histoire de l’Église de toute l’Antiquité. Les ruines d’Hippone dont il fut quarante ans évêque, résonneraient encore des querelles contre les hérétiques (manichéens, donatistes, pélagiens)… si cela était encore utile.
Mais la plupart de ses œuvres écrites nous sont données à lire, inlassablement pertinentes.
Augustin écrit à Dieu lui-même les faiblesses de sa vie (dans les Confessions). Il les livre en pâture à tous, et son entêtement de mauvais écolier, et ses vols insignifiants, et les pleurs de Ste Monique, sa mère qu’il a osé tromper. Ce, en plein 4ème siècle, qui ne fut pas le temps des psychologues ou des autobiographies. Pour cela, peut-être, on l’admire, on le copie avec d’autres finalités, de siècle en siècle et jusqu’à ce jour. On est peut-être moins prêt que lui à éradiquer les idoles en affirmant les vérités du dogme chrétien.

St Augustin pleure ses péchés – Fra Angelico On devine ce qu’est une vie riche : Riche de talents, d’inspiration, de modèles discrets à imiter en toute occasion. En général, on en rajoute à cette vie : “on ne prête qu’aux riches”. Prenez tel ou tel de nos pasteurs : s’il cite telle phrase, ou tel thème attribué à notre saint, nul n’en saura rien.Augustin, au cours de ses cent traités, peut avoir tout dit, et cela aussi !
Ainsi flotte autour de sa grande silhouette, une historiette ou plutôt une belle légende qui nous interpelle depuis la nuit des temps : près de dix siècles. Avec des variantes dont on peut tirer partie.
Saint Augustin et l’enfant

St Augustin et l’Enfant – fresque de Sandro Botticelli On raconte que St Augustin, évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, se promenait un jour, au bord de la mer, absorbé par une profonde réflexion : il cherchait à comprendre “LE MYSTÈRE DE LA SAINTE TRINITÉ”. Il aperçoit tout à coup un jeune enfant fort occupé, allant et venant sans cesse du rivage à la mer. Cet enfant avait creusé dans le sable un petit bassin et allait chercher de l’eau avec un coquillage pour la verser dans son trou.
Le manège de cet enfant intrigue l’évêque qui lui demande :
- Que fais-tu là ?
- Je veux mettre toute l’eau de la mer dans mon trou.
- Mais mon petit, ce n’est pas possible reprend Augustin. La mer est si grande et ton bassin si petit !
- C’est vrai dit l’enfant. Mais J’AURAI POURTANT MIS TOUTE L’EAU DE LA MER DANS MON TROU, AVANT QUE VOUS N’AYEZ COMPRIS, AVEC VOTRE RAISON HUMAINE, LE MYSTÈRE DE LA SAINTE TRINITÉ.
L’enfant disparut, Augustin crut voir un ange ou l’enfant Jésus en personne. Cela dépend des textes.
Origine et sens de la légende

La Ste Trinité – Dans le médaillon 3 visages réunis dans un triangle La mer pour réfléchir sur d’immenses sujets, l’enfant pour réaliser un acte impossible à l’adulte, avec ses propos théologiques dignes de ceux de Jésus devant les docteurs de la loi. Un évêque très savant mais tourmenté par un mystère qui le dépasse : la scènette est bien construite, et comme telle, adulée des graveurs et des peintres. Pourquoi alors le grand historien Henri Irénée Marrou, spécialiste de l’augustinisme s’attacha-t-il avec tant d’âpreté à la discréditer avec un sérieux sans démenti ?
« On ne peut que déplorer la longue popularité de cet épisode légendaire »
– Y aurait-il erreur entretenue au sujet de l’insertion de la légende dans la biographie du Saint ? Effectivement, dans le haut moyen-âge la confusion régna… et pourtant, entre ses propres écrits, le sérieux de ses premiers biographes, l’hypothèse ne tient pas.
– et si nous la retrouvions dans la légende dorée de J. de Voragine ? Nous avons cherché, très vite persuadés qu’il n’y avait pas assez de merveilleux, de miracles jaillis de la main des saints en cet épisode. La légende dorée est du 14, 15ème siècle. Trop tardive pour nous éclairer.
La mémoire de l’historien nous donne par contre à penser : Il y eut très tôt dans l’histoire de l’église des cours pour apprendre à prêcher. L’homilitique. Car il ne suffit pas de proclamer la Parole. Encore faut-il qu’elle habite la mémoire, et s’y grave. Ainsi se répétaient des « exemplum », des images que l’on n’oublie pas et qui restent ancrées dans les esprits.
C’est sur le contenu de cet exemplum qu’Irénée Marrou proteste. L’enfant porte le noyau significatif de la scène. Et porte-parole involontaire d’une forme d’anti intellectualisme, il s’en prend à l’homme de l’intelligence, de la raison, pour parler comme maintenant : comme si FIDES ET RATIO étaient antagonistes… et comme si St Augustin n’avait pas élaboré, dans le DE TRINITATE, un traité théologique, qui sans épuiser le mystère nous conduit au cœur des trois personnes divines.
C’est Noël bientôt : le temps des enfants, des anges, de l’enfant Jésus.

Or donc, Noël se profile, propulsé par un souffle d’Avent : le temps des enfants, des anges, de l’enfant Jésus d’abord. Avec eux, nous ferons en finale une guirlande imaginaire pour la fin de cette histoire.
St Augustin a-t-il dialogué avec un petit enfant ? Celui-là en savait long sur le Mystère divin, malgré sa jeune intelligence. Et vouloir vider la mer avec un coquillage, c’est bien l’imaginaire du petit, ignorant des limites adultes.

Et si c’était un ange ? il verrait la triple face de Dieu, jouerait de la musique en proclamant GLORIA sur les collines de Bethléem. Pour lui serait achevé le secret de la seconde personne de la Trinité.

Et si c’était l’enfant Jésus, en personne ? il sourirait avec un air coquin au vieil évêque qui essaie de clarifier l’obscur, patiemment, jour après jour. Dans le roulement des vagues d’Hippone, comme dans la clarté du ciel étoilé, il lui montrerait la magnificence du Père. Le souffle de l’Esprit, continuerait d’alimenter les pensées abyssales de St Augustin.
Pour aller plus loin, voir aussi:
- Que fais-tu là ?

Annick R.
Mariée, 6 enfants. Agrégée de philosophie. Professeur de psycho-pédagogie dans le cadre de la formation des maîtres, et d’histoire de la philosophie au séminaire de la Castille à Toulon et à l’abbaye de Ganagobie. Entre famille et amis, cultive son jardin que l’on peut parcourir librement en visitant ce blog.